2004 – Paris
Je m’inscris à un Scrabble en ligne. L’avantage de ce jeu, c’est qu’on peut chatter avec son adversaire. Je jouais avec une certaine Silène, et peu à peu, une amitié est née entre nous.
Un soir, alors que nous disputions une partie, on bavardait de tout et de rien, entre deux fous rires. Elle avait un vrai sens de l’humour. Mais, au fil de la soirée, une angoisse profonde m’envahit. Inexplicable, soudaine, pesante. Plus les secondes passaient, plus elle grandissait. Silène vivait chez sa mère, et sans réfléchir, je lui demande instinctivement : Ta maman va bien ? Elle me répond que oui, tout va bien. Ok, lui dis-je.
On continue à jouer, mais le malaise persiste. Je repose la question : tu es bien sûre qu’elle se sent bien ? Oui, oui, mais là, tu m’inquiètes, répond-elle.
Je lui suggère d’aller vérifier, juste au cas où. Elle s’exécute, revient et me dit que sa mère est tranquillement installée dans le séjour, devant la télé. Bon, très bien, pensai-je.
Mon angoisse s’apaise un peu, mais seulement pour un moment. Quinze minutes plus tard, l’angoisse était plus forte. Alors, j’insiste à nouveau : S’il te plaît, retourne la voir. Tu commences à me soûler, me dit-elle, mais elle y va quand même.
Ne la trouvant pas dans la maison, elle regarde par la fenêtre. Sa mère promenait le chien. Tout semble normal. Enfin, c’est ce qu’elle croyait.
Trente minutes plus tard, l’angoisse me reprend de plus belle. Cette fois, je ne lâche pas : Écoute-moi bien, va voir ta mère. Tout de suite. C’est important.
Silène, cette fois, me prend au sérieux. Elle sent que quelque chose ne tourne pas rond. Nous interrompons la partie pour voir sa mère. Je reste connectée en l’attendant. Une demi-heure passe, une heure, puis deux heures et toujours pas de nouvelle. Mon inquiétude est à son comble. Il est tard, je finis par couper Internet et me couche. L’impression d’impuissance était terrible.
Le lendemain matin, pas de message. Que s’est-il passé ? Puis, enfin, vers midi, le téléphone sonne. C’est Silène. Elle est à l’hôpital. Elle m’explique que, peu après notre échange, elle est allée dans la chambre de sa mère et l’a trouvée inerte sur le lit. Sa mère avait fait une tentative de suicide par médicaments. Elle a immédiatement appelé les secours.
Je ne compte plus le nombre de fois où elle m’a remercié.
Elle, si rationnelle d’habitude, était bouleversée par ce pressentiment qui, ce soir-là, avait sauvé sa mère.
Conseil : si vous ressentez une intuition, une petite voix intérieure qui vous pousse à agir, n’attendez pas de comprendre. Écoutez-la. Faites-lui confiance.

