1975 / 2008 – Paris

Souvent, les événements se préparent des années à l’avance, sans qu’on le sache.

Je connaissais Patrick depuis la maternelle, mais notre histoire a commencé plus tard, à l’école primaire. Le bâtiment était divisé en deux ailes : une pour les filles, une pour les garçons. Oui, je sais, c’est étrange, Patrick était dans l’école des filles et moi dans celle des garçons.

Durant toute une année, en sortant de classe, je le retrouvais systématiquement devant l’école. Il m’attendait. Immobile. Il me fixait avec un regard silencieux, presque hypnotique. Un jour, il a simplement disparu. J’apprenais qu’il avait été transféré dans une école privée. Et puis, surprise : à nos quinze ans, nous nous retrouvons au collège dans la même classe !

Sauf que cette fois, les choses avaient changé. Il était devenu grand, beau et bien plus ouvert. Je l’ai tout de suite reconnu à une petite particularité sur sa joue. Mais moi aussi, j’avais changé. Cette fois, je n’avais plus peur. Et au lieu de nous éviter, nous nous sommes rapprochés.

Mais Patrick était d’un naturel jaloux, à tel point que cela finissait par empoisonner notre relation. Ce qui au départ n’était que quelques tensions ponctuelles était devenu un schéma récurrent, alors un matin, comme une évidence, je décide de mettre un terme à cette relation. En rentrant déjeuner chez moi, et pendant tout le repas, une angoisse me tenaillait. Je tentais de me raisonner, de croire qu’il ne s’agissait que du contrecoup de notre rupture, mais au fond, je savais que c’était autre chose. En reprenant les cours l’après-midi, il était absent. Et là, une certitude m’envahissait. Je voulais absolument me rendre chez lui à deux pas de l’école pour m’assurer qu’il allait bien, mais j’étais en cours. Comment quitter la classe sans éveiller les soupçons ? Une idée me traversa l’esprit en prétextant le besoin d’aller aux toilettes. En descendant précipitamment l’escalier de l’école, je le vois. Il était là, vacillant, le regard flou, comme ivre. Il avançait difficilement, titubant, jusqu’à ce que, soudain, il s’effondre, inconscient, à mes pieds. Mon cœur s’emballa. Je compris aussitôt que ce que j’avais ressenti toute la journée n’était pas une simple inquiétude. Paniquée, je cours prévenir le professeur. La directrice, alertée, appelle aussitôt les pompiers. Quelques minutes de plus, et il sombrait dans le coma. Il avait ingurgité une boîte entière de barbituriques et de nombreux comprimés pour des problèmes cardiaques destinés à sa mère. À cet âge, comment imaginer un tel geste ? Et si je n’avais pas écouté ma p’tite voix ? Que se serait-il passé ?

Depuis la primaire, j’avais toujours ressenti une ombre étrange autour de lui, une sensation de mort. Il était intelligent, mélancolique, réservé et taciturne. Une tristesse sourde semblait le hanter. La cause venait sans doute du décès de son petit frère Michel, ce qui lui laissait une empreinte invisible, mais profonde.

Doué pour le dessin, il m’avait offert trois illustrations sombres et marquantes. Une guillotine, un fusil et une main tenant un oiseau. Prémonitoire, sûrement, ayant appris son décès en 2008, emporté par un cancer. Cette petite main tenant un oiseau. Était-ce un signe ? Un symbole d’espoir, de liberté ou de délivrance face à la douleur ? Je les ai gardées précieusement, comme des témoins silencieux de notre histoire.

L’année suivante, il quitta le collège pour intégrer une autre école. Peu à peu, nous avons perdu contact, même s’il vivait tout près de chez moi. La vie a suivi son cours jusqu’à nos dix-huit ans. Ce jour-là, j’étais en voiture. Et, pour une raison que j’ignore encore aujourd’hui, au lieu d’emprunter mon itinéraire habituel, j’ai changé de route, sur un simple élan. Sur le trottoir, comme tombé du ciel : lui. « Content de te revoir », m’a-t-il dit avec un grand sourire. « Ce soir, je fais une petite fête de départ avec des copains, parce que demain matin, Jean-Luc et moi quittons la région pour aller vivre à Limoges. » Viens nous rejoindre ! » « Chouette, je viendrai », ai-je répondu spontanément, heureuse de ce hasard. Mais la spontanéité se heurte vite à la réalité. Je vivais encore chez mes parents, je n’étais pas vraiment libre. La réponse de mon père fut brève, sans appel : « Non. Tu n’iras pas. » Je précise que trois ans plus tôt, après une violente dispute, nous avions fugué pour mieux nous retrouver, non pas dans l’intention de fuir nos familles, mais simplement pour nous réconcilier loin du tumulte. Mon père, marqué par cet épisode, n’avait rien oublié. Je comprenais sa peur, mais ma frustration, elle, a duré des mois. Je n’ai jamais pu lui dire au revoir.

De 1983 à 2008, lorsque j’avais un problème personnel, je rêvais de lui. Ces rêves n’avaient rien d’apaisant. C’étaient plutôt des cauchemars, toujours le même scénario : je le voyais dans une pièce sombre, accompagné d’une femme. Tous les deux se droguaient, rongés par une maladie incurable.

Pendant toutes ces années, je n’ai jamais cessé de chercher Patrick. Je fouillais les annuaires, épluchais les réseaux sociaux, j’appelais même des inconnus portant le même nom. En vain. Rien. Comme s’il s’était évaporé.

Puis, en 2007, alors que je me trouvais dans un centre commercial, le hasard ou ce que certains appellent la synchronicité a remis Josée sur ma route, une ancienne camarade de classe. À l’époque, elle, Patrick, Jean-Luc et moi formions un petit groupe. Elle avait revu Patrick, et n’avait plus ses coordonnées. Elle me confia une piste précieuse : le numéro de téléphone de Jean-Luc. Je notai le numéro avec soin, décidée à l’appeler un jour. Ce genre de moment, on le repousse sans trop savoir pourquoi. Peut-être par peur inconsciente de ce qu’on pourrait découvrir. Je procrastinais, encore et encore.

L’année suivante, une petite voix me souffla de taper son nom. Le choc. Je tombe sur un avis de décès : Patrick Untel, né le …, décédé le 5 janvier 2008 à Limoges. Mon cœur s’est arrêté. Mon sang s’est glacé. Sans attendre, j’appelle la mairie de la commune, espérant au moins savoir où il reposait. Mais on me répond sèchement, refusant de me communiquer la moindre information.  Le lendemain, déterminée, je finis par composer le numéro de Jean-Luc. Il se souvenait très bien de moi. Sa voix s’est teintée de gravité lorsqu’il m’a livré ce que je pressentais sans vouloir y croire. Patrick avait été marié. Il avait deux enfants : une fille dont le prénom m’échappe et un garçon, Michel, sans doute en hommage à son frère décédé à la naissance.

Mais derrière cette façade familiale, la réalité était bien plus sombre. Le couple vivait dans l’ombre de la drogue, de l’alcool, des disputes. Sa femme est morte un an avant lui, emportée par un cancer. Quant à Patrick, il avait subi une amputation à cause de la même maladie. Tout ce que Jean-Luc me racontait correspondait exactement à mes rêves.

Depuis ce jour, je n’ai plus jamais rêvé de lui. Mystère. Encore aujourd’hui, je n’ai pas la réponse.


Gabriela d’Asti