1975 / 2008 – Région parisienne

La vie tisse parfois sa trame longtemps avant que nous n’en découvrions le dessin. Ce n’est qu’en 2008 que certains événements du passé allaient enfin prendre tout leur sens dans l’histoire que vous allez lire.

Je connaissais un garçon depuis la maternelle, mais notre histoire a commencé plus tard, à l’école primaire. Durant toute une année, à la sortie des classes, je le retrouvais systématiquement devant la porte d’entrée de l’école. Il était là, immobile, me fixant d’un regard particulier, comme s’il m’attendait. Il me faisait peur, sans que je sache vraiment pourquoi.

Un jour, il a simplement disparu. J’apprenais par la suite qu’il avait été transféré dans une école privée. Et puis, surprise, à nos quinze ans, nous nous retrouvons au collège dans la même classe ! Sauf que cette fois, les choses avaient changé. Il était devenu grand, beau et bien plus ouvert. Je l’ai tout de suite reconnu parce qu’il avait une petite particularité sur la joue. Cette fois, je n’avais plus peur. Une complicité s’est installée entre nous.

Nous sommes restés quelques mois ensemble. Il était d’un naturel jaloux, au point que cette jalousie finissait par empoisonner notre relation. Ce qui, au départ, n’était que quelques tensions ponctuelles était devenu un schéma répétitif. Alors, un matin, comme une évidence, je pris la décision de mettre un terme à cette relation.

En rentrant déjeuner chez moi, une profonde angoisse me tenailla pendant tout le repas. J’essayai de me raisonner, de me convaincre qu’il ne s’agissait que du contrecoup de notre rupture. Pourtant, au fond de moi, je savais que c’était autre chose.

Lorsque je repris les cours l’après-midi, il était absent. Une seule idée m’obsédait : me rendre chez lui à quelques pas de l’école, afin de m’assurer qu’il allait bien. Mais j’étais en classe. Comment quitter la salle sans éveiller les soupçons ? Une idée me traversa l’esprit : prétexter un besoin d’aller aux toilettes. Je descendis précipitamment les escaliers de l’école et c’est alors que je le vis. Il était là, vacillant, le regard flou, comme absent. Il avançait difficilement, titubant, jusqu’au moment où, soudain, il s’effondra, inconscient, à mes pieds. Paniquée, je courus prévenir un professeur. La directrice, alertée, appela aussitôt les pompiers. Quelques minutes supplémentaires auraient pu suffire pour qu’il sombre dans le coma.

Il avait ingéré une boîte entière de barbituriques ainsi que de nombreux comprimés pour des problèmes cardiaques, appartenant à sa mère. Si je n’avais pas écouté cette petite voix intérieure ? Que se serait-il passé ?

Avant cette tentative de suicide, il m’avait offert trois dessins. Il était très doué pour le dessin. L’un représentait un petit oiseau tenu dans une main, un autre un fusil, et le dernier une guillotine. À cet âge-là, il fallait porter en soi une profonde souffrance pour exprimer de telles images. Il semblait marqué par la disparition de son petit frère, mort-né avant sa propre naissance. Il n’avait aucun souvenir de ce frère, mais son existence et sa disparition semblaient avoir laissé une empreinte dans son histoire familiale et personnelle.

J’ai conservé précieusement ses dessins au fil des années, comme les témoins silencieux d’une souffrance qu’il portait en lui. Il nous quitta en 2028, emportant avec lui une partie de son histoire, en laissant derrière lui ces quelques traces de ce qu’il avait ressenti et exprimé à travers son art.


Accueil ↔ À propos ↔ Prestations ↔ Contact