Octobre 1999 – Le mont Bugarach

Je pars rejoindre des amis installés à Carcassonne. La raison de mon voyage était de gravir le mont Bugarach, cette montagne énigmatique située entre Saint-Paul-de-Fenouillet, dans les Pyrénées-Orientales, et Rennes-le-Château, dans l’Aude.

Au-delà de cette raison apparente, quelque chose m’appelait. Le Bugarach, culminant à 1 230 mètres, exerçait sur moi une attraction étrange, presque silencieuse. Moi qui ne suis pas sportive, je ressentais à la fois de l’appréhension et une forme de respect sacré. Cette montagne me dépassait, comme si elle venait toucher mes propres limites. Je me posais des questions, non seulement sur ma capacité physique, mais aussi sur ce que cette ascension allait réveiller en moi. Malgré cela, une certitude intime s’imposait : il fallait que j’y aille.

Plus je me rapprochais de cette montagne, plus je ressentais un mélange troublant d’ondes positives et négatives, comme si le lieu émettait des vibrations contradictoires. Une attraction mêlée de résistance. Je me demandais sans cesse : qu’y avait-il donc sur ce mont pour provoquer en moi une telle sensation ?

L’ascension fut rude, presque initiatique. À un moment donné, nous avons traversé un passage très escarpé, très difficile d’accès. Mon corps commençait à lâcher : je ne sentais presque plus mes jambes, envahies par les douleurs musculaires, et ma respiration devenait de plus en plus rapide. J’ai alors cru que je n’atteindrais jamais mon objectif. Beaucoup moins rapide que mes amis, je me retrouvais seule, les suivant de loin. Cette distance accentuait mon face-à-face avec moi-même. Chaque pas devenait une lutte. La montagne semblait me tester, me demander jusqu’où j’étais prête à aller.

Lorsque nous sommes enfin sortis de cette pente abrupte, nous avons pu nous arrêter pour pique-niquer sur un terrain plat. Le corps se reposait, mais intérieurement, quelque chose restait en éveil. Cette énergie étrange ne me quittait pas. Elle circulait en moi, comme si le Bugarach avait commencé son travail, bien au-delà de l’effort physique. Je comprenais que cette ascension n’était pas seulement une marche vers le sommet, une rencontre avec mes limites, et peut-être avec quelque chose de plus vaste.

Nous avons repris la route pour attaquer le plus gros morceau : l’approche du sommet. C’est alors que quelque chose d’inexplicable s’est produit. Sans que je ne comprenne ce qui m’arrivait, un vent, un souffle, je ne saurais comment le nommer, s’est glissé dans mes jambes. Je n’avais plus aucun contrôle, et pourtant tout se faisait avec une fluidité absolue. Sans aucun effort, mes jambes gravissaient la montagne à une allure qui me dépassait moi-même. Je montais si vite que je me suis mise à dépasser mes camarades. Mon corps obéissait à une impulsion venue d’ailleurs, comme si la montagne elle-même m’accordait le passage. Ce n’était ni de la volonté, ni de la force physique. J’étais comme portée. Hypnotisée, sans l’être vraiment. Je me laissais faire.

Une fois arrivée au sommet, je me suis arrêtée et j’ai attendu mes amis, qui sont arrivés une quinzaine de minutes plus tard. Eux non plus n’ont pas compris ce qui venait de se produire. Mais peu importe, j’avais réussi.

La vue depuis le sommet était splendide. Tout semblait vaste, ouvert, silencieux. Un profond sentiment de paix et de  bien-être m’envahissait. J’étais calme, centrée, presque hors du temps. Le temps de pause terminé, il fallut pourtant repartir.

Portée par une énergie débordante, je me mis à descendre en courant, tandis que mes amis prenaient leur temps. Je tombai à trois reprises, sans me faire mal. Chaque chute me faisait rire, comme si rien ne pouvait m’atteindre. Tout semblait léger, joyeux. Juste devant moi, immobile, se tenait un gnome. Je ralentis aussitôt pour observer. Ce petit être me taquinait, se cachant derrière un arbre, puis réapparaissant un peu plus loin, avant de disparaître à nouveau derrière un autre tronc. Il répétait ce manège encore et encore, comme s’il jouait avec moi. Il me lançait des regards malicieux tout en souriant.

Étrangement, je n’éprouvais aucune peur. Au contraire, la scène me faisait rire. J’étais à la fois surprise et amusée, pleinement présente à ce qui se déroula. Puis, aussi soudainement qu’il était apparu, il disparut.

Il ne resta alors que le silence de la forêt et cette certitude intime que tout ce que je venais venait d’une autre dimension.

Quelques minutes, plus tard, un minuscule serpent apparut sur le chemin. Sa couleur, étonnamment proche du quartz rose, attira immédiatement mon attention. Que faisait-il là ? La question traversa mon esprit sans s’y attarder. Je n’éprouvais ni crainte ni étonnement excessif, seulement une curiosité tranquille.

Sans chercher à comprendre, je poursuivis ma descente, toujours aussi légère et joyeuse. J’atteignis le bas de la montagne et j’attendis l’arrivée de mes amis.

Au fond de moi, je sentais que quelque chose s’était refermé tandis qu’autre chose venait de s’ouvrir.


Gabriela d’Asti